| NEWS |
![]() |
Jacques Delors
|
Monsieur le Président, chers amis,
Lorsque l'on consulte les tables de la loi, je veux dire les écrits des pères fondateurs de l'Europe, le terme de paix est omniprésent et sans doute peut-on y associer, comme vous l'avez fait aujourd'hui, celui de stabilité. Mais on chercherait en vain une fréquence aussi grande pour la prospérité. Il y a bien quelques citations de ci, de là, mais je crois que ce qui m'a le plus frappé, est ce que déclarait Jean Monnet et qui est une sorte d'avertissement pour aujourd'hui. Il pressentait, comme beaucoup d'autres, que le monde allait changer, que les Etats-Unis avait pris une révolution industrielle d'avance pendant la guerre, que de nouvelles nations allaient naître, que le socialisme réel allait peut-être produire des effets. Bref sa hantise était la marginalisation de l'Europe, faute de son union bien sûr et aussi faute peut-être de vigilance. L'histoire que je vais vous raconter avant de me tourner vers l'avenir, c'est l'histoire tourmentée de la construction européenne avec la prospérité. Rapport tourmenté qui explique les réactions de nos opinions publiques devant l'acceptation ou non de cette Europe. Vous avez pu remarquer que dans les périodes de basses eaux lorsque l'économie ne va pas bien, la confiance envers la construction européenne diminue tangiblement. Pourtant la construction européenne à ses débuts a stimulé ce que l'on appelle les "golden sixties" : les années d'or qui ont marqué la reconstruction de l'Europe jusqu'au début des années 70. Mais avec les événements des années 70 dont je dirai un mot, nous n'avons pas prouvé que l'union fait la force, bien au contraire, alors que c'était pourtant notre devise. D'où la nécessité je pense, de tirer les enseignements de ce passé.
Les "golden sixties" tout d'abord: nos économies ont été marquées par la nécessité de la reconstruction, le plan Marshall, les pionniers de la modernisation, mais aussi par les impulsions données par le traité de la CECA dont les objectifs en matière de prospérité économique sont indéniables et également par le traité de Rome, l'union douanière, la politique agricole. Les débouchés se sont accrus dans l'Europe des six et des neuf, et surtout le malthusianisme, maladie peut-être plus française qu'allemande ou européenne, a reculé. Mais il faut insister, les idées de la social-démocratie ont marqué cette époque. Certes, on me dit souvent que l'Etat providence a été créé partout, même dans les pays où les socialistes et les sociaux-démocrates n'ont pas gouverné. Mais en réalité, les innovations, expériences phares, les expériences pilotes, sont venues de la social-démocratie. Que je me réfère aux expériences nordiques, toujours aussi intéressantes d'ailleurs à consulter aujourd'hui, à la co-gestion allemande ou encore aux débuts du travaillisme anglais. L'Etat providence a été mis en place avec une nouvelle conception des relations entre le social et l'économie : pour la première fois on a pu affirmer que le progrès social était un élément du progrès économique et pas simplement l'inverse.
Donc, pendant cette période, due à la fois à l'inventivité et à la véritable révolution sociale et économique de la social-démocratie comme au stimulant de l'Europe, celle-ci a progressé.
Malheureusement l'année 1973, il faut le rappeler en quelques mots, a marqué la rupture, sous la double pression du quadruplement du prix du pétrole et de la dévaluation du dollar. Alors même, rappelez-vous, que la Commission européenne présentait ses premières propositions pour une coopération monétaire. Et cela a été d'ailleurs suivi du rapport Werner dont nous nous sommes, quinze ans plus tard, largement inspirés. Mais l'union n'était pas là et donc la force non plus. Les divergences des politiques menées et l'absence de coopération, retenons bien ce mot - car je ne parle pas seulement d'intégration - se sont traduites par l'instabilité monétaire, le ralentissement de la croissance et l'augmentation du chômage qui n'allait depuis que miner nos sociétés.
Bien sûr il y a eu un sursaut avec la création du système monétaire européen, initiative un peu trop technique peut-être par rapport aux maux qui saisissaient l'Europe dans les années 70, mais enfin les Européens avaient surmonté leurs différences et leurs divergences, c'était un saut vers la coopération. Et il a fallu attendre 1985 pour que les Européens réagissent ensemble avec l'objectif 92 du grand marché sans frontières, un nouveau traité, l'Acte Unique qui a facilité la décision et a étendu les politiques communes, on l'oublie trop souvent aujourd'hui, les politiques communes qui sont la contrepartie nécessaire à la création d'un grand marché. Il fallait enfin se donner les moyens de le faire. Ce fut le paquet financier n°1.
On peut dire qu'à ce moment-là l'union à nouveau faisait la force et la croissance économique est revenue à plus de 3% et, quoi qu'en disent certains, 9 millions d'emplois ont été créés en Europe entre 1985 et 1991. Mais décidément l'Europe ne peut pas avoir de fiançailles suivies avec la prospérité. Une nouvelle rupture s'est annoncée avec les conséquences monétaires de l'unification allemande et aussi un certain relâchement de nos pays par rapport aux défis de la nouvelle révolution industrielle et de la mondialisation.
Si bien que nous avons connu deux rendez-vous manqués, celui de 1993 avec le Livre Blanc et celui de l'Union Économique et Monétaire. Cela vaut de s'y attarder quelques instants.
En 1993, pour les raisons que j'ai déjà indiquées, avec une croissance molle, nous connaissons l'augmentation du chômage, nous avons la hantise de nous qualifier pour l'Union Économique et Monétaire… C'est le moment que choisit la Commission pour dire, rappelant Jean Monnet, "attention l'Europe n'a pas choisi entre la survie et le déclin" et c'est encore vrai aujourd'hui lorsqu'on voit que la Chine est devenue le principal créancier des Etats-Unis, une puissance dont la croissance augmente de 7 à 8% par an, pour ne citer que cet exemple. On pourrait énumérer le Brésil, l'Inde et bien d'autres. Le Livre Blanc avertit les pays "attention ne vous laissez pas aller, ne regardez pas ce que vous avez fait mais regardez ce qu'il vous reste à faire parce que malheureusement une nouvelle révolution industrielle est là et si vous n'y prenez pas garde, c'est votre prospérité, vos emplois qui vont en pâtir". Nous leur avons donc proposé d'entrer de plain-pied dans la nouvelle révolution industrielle, la recherche et la technologie, l'industrie de l'information, de se doter d'un réseau performant d'infrastructures, d'adapter en profondeur les systèmes d'éducation, de développer des politiques plus actives et plus solidaires de l'emploi et du travail, et d'aller vers un nouveau modèle du développement compatible avec la protection de l'environnement.
Autrement dit, il s'agissait pour l'Europe à ce moment-là, et c'est important de le dire puisque les Chefs d'Etats ont approuvé cette démarche - mais l'intendance n'a malheureusement pas suivi - il s'agissait donc, pour l'Europe, de prendre en compte l'avenir dans toutes les décisions, de préparer la voie pour les jeunes générations en leur léguant une Europe avec un potentiel de création d'emplois et en ne les chargeant pas de trop de difficultés pour l'avenir, c'est-à-dire en réformant nos systèmes de prévoyance et, lorsque l'on faisait des augmentations de salaires, de bien tenir compte de ceux qui allaient arriver. Malheureusement nous ne l'avons pas fait. Nous ne l'avons pas fait au niveau européen mais ce serait injuste de dire que certains pays n'en ont pas tiré les conséquences et aujourd'hui il n'y a peut-être pas la vieille et la nouvelle Europe mais il y a les pays qui ont réalisé ce qu'il fallait chez eux, et ceux qui ne l'ont pas fait.
Parmi ceux qui l'ont fait, il vaut mieux les citer afin qu'il ne subsiste pas trop d'incrédulités, il y a la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne dans une certaine mesure. Par conséquent, ce rendez-vous de le faire ensemble, a été manqué, et aujourd'hui nous en payons les conséquences. Cela amène certains de nos dirigeants à pratiquer ce que ma grand-mère appelait "les mensonges pieux" pour essayer de faire passer la pilule auprès des citoyens.
L'autre rendez-vous manqué pour l'instant, c'est l'Union Économique et Monétaire qui souffre d'une vision tronquée de la politique économique et de l'absence de coopération entre les pays membres de l'UEM. Et là je dois avouer que j'ai été déçu par la Convention car effectivement c'est une question de bon sens que de dire que la politique économique ne peut pas se résumer à une politique monétaire, aussi bonne soit-elle, et à la surveillance d'un déficit budgétaire. Malheureusement, si nous ne le faisons pas, je crains que ce qui a été le grand espoir après le marché unique ne devienne une grande désillusion.
A mon sens, deux enseignements doivent être tirés avant d'ouvrir l'espérance vers le socialisme démocratique. Le maillon faible de l'Union c'est la coopération entre les Etats membres. M. Busquin essaie en ce moment de la promouvoir au niveau de la recherche et de la technologie, il y aurait tant à faire pour rattraper notre retard, nous en avons parlé pour l'union économique. Mais le maillon menacé c'est la solidarité, c'est-à-dire que dans l'Europe à 25 nous ayons un cadre pour le développement durable et équilibré, et pour cela, il ne faut pas compter sur les "Harpagon" qui nous dirigent. Il faut bien expliquer que la réussite de 1985 est liée à un triptyque fondamental : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. Et ce n'est pas la méthode ouverte de coordination qui doit servir d'alibi pour ne pas s'attaquer à ces deux exigences essentielles pour l'avenir. C'est à cela que l'on jugera le programme financier 2007-2015 et l'avenir de l'Europe et de la solidarité en Europe.
La social-démocratie a commencé son aggiornamento. Elle redevient la réponse aux problèmes contemporains de la société comme de l'Europe. Les réponses sont à la fois bien entendu nationales et européennes. Au plan national, il faut élargir le débat dans nos rangs et nous enrichir des expériences réussies et ainsi mieux combattre les idéologues du tout marché et de la pensée unique. Le socialisme n'échappera pas aux défis qui sont ceux de nos sociétés : le vieillissement démographique, le coût croissant de la santé et de l'éducation, la bureaucratisation de l'Etat-providence, l'individualisme exacerbé d'une grande partie de la population.
Et pour essayer de revenir à du bon sens, de ne pas rêver de lendemains qui chantent sans les avoir préparés, il faut se rappeler ce que disait Lord Beveridge "Nous avons cinq fléaux à combattre, la pénurie, la malnutrition, l'ignorance, la misère et l'oisiveté" et l'on pourrait y ajouter aujourd'hui, l'irresponsabilité personnelle qui mine la social-démocratie.
Donc restons-en à ce qui fut la recette de la social-démocratie, c'est-à-dire une économie ouverte de marché, la concertation et la négociation entre les forces du capital et du travail, l'action correctrice des institutions publiques, de l'Etat à la banque centrale, sans oublier l'Union européenne. S'il n'y a pas ces trois éléments ensemble alors on parle de compétition et on ne parle pas de politique industrielle. Alors on parle d'égalité des chances mais on ne réforme pas les systèmes d'éducation. Bref, avons-nous toujours ce modèle en tête et est-ce que nous nous rappelons assez souvent qu'il est à la base de nos succès ?
Au niveau européen bien sûr, notre combat nous mène à des compromis avec les forces néo-libérales et conservatrices, mais nous devons être fermes et convaincants quand il s'agit de rééquilibrer l'Union Économique et Monétaire, de maintenir des politiques de cohésion économique et sociale dans l'esprit et au niveau souhaitable, de renforcer la coopération dans les domaines clés de notre avenir, de faire vivre le dialogue social, d'amplifier notre aide coopérative aux pays en développement, de promouvoir une nouvelle organisation économique, monétaire et sociale du monde.
Certes, il est difficile, il a été difficile aux pays européens de s'entendre lors de la crise yougoslave ou de la crise irakienne mais je me prends à rêver - et ce n'est pas un rêve inaccessible - qu'ils pourraient se mettre d'accord afin de proposer une réforme des institutions créées après la guerre et qui aujourd'hui ne sont plus adaptées à la mondialisation, pour résoudre les grands problèmes d'inégalité ou d'accès à la prospérité.
C'est pourquoi il faut que dans notre combat nous considérions tous ces aspects. Bien sûr, chers amis, il n'y a pas qu'une seule définition de la prospérité, même si nous n'en ignorons pas les impératifs économiques liés à l'intérêt personnel que nous ne sous-estimons pas, les effets positifs d'une saine compétition. Mais la prospérité ne peut être fondée que sur l'égalité des chances et sur notre tradition internationaliste. J'entends partout, sociologues en tête, nous dire que nous passons de la société des classes à la société des individus, et sous prétexte d'en tenir le plus grand compte, on veut nous faire accepter des réformes qui ne font qu'exalter l'individualisme aux dépens de la société.
C'est pourquoi je me promènerai bien volontiers en Europe en posant une seule question, aux citoyens, aux individus tels qu'ils sont : "vous voulez que la société fasse des choses pour vous, qu'elle vous donne les moyens de la prospérité, avec vos droits et vos libertés, mais je vous pose la question : qu'êtes-vous prêts à faire pour la société ?" Et si on répond affirmativement à cette question, alors on réunifie socialisme et démocratie. Et la réussite est au bout.
|
|